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« Les intérêts des pays en développement ne sont pas bien représentés ni défendus à l’échelle mondiale »

Cette actualité est la propriété de: Le Monde

Un nouveau think-tank économique dévolu au financement des pays en développement, le Finance for Development Lab, a été lancé à Paris, jeudi 30 juin. Présidé par l’économiste Daniel Cohen, il veut mettre l’accent sur l’expertise des pays du Sud, notamment en Afrique, et prévoit pour ce faire de s’appuyer sur un réseau d’une vingtaine d’institutions et de spécialistes de différents pays. Son directeur exécutif, Martin Kessler, revient dans une interview au Monde Afrique sur les objectifs de ce club de réflexion qui propose notamment la création d’un nouveau mécanisme de liquidité pour le continent africain.

Pour quelle raison fallait-il, selon vous, créer un think-tank consacré spécifiquement au financement des pays en développement ?

Nous voulons aider à disséminer la recherche de nos partenaires des pays du Sud auprès des cénacles internationaux, car aujourd’hui de nombreuses propositions portées par ces think-tanks ne sont pas forcément entendues. On veut être un conduit pour ces institutions et notre ambition est également de les aider à améliorer la qualité de leurs travaux.

Les intérêts des pays en développement ne sont pas bien représentés ni défendus à l’échelle mondiale. On leur a fait beaucoup de promesses dans le contexte de la pandémie de Covid-19, que ce soit l’initiative de suspension du service de la dette, qui avait été présentée comme une avancée majeure, ou le« cadre commun » pour la restructuration de la dette des pays pauvres [mis en place par le G20 pour faciliter les négociations en réunissant des pays créanciers comme la Chine et les membres du Club de Paris], ou encore l’émission des droits de tirages spéciaux du Fonds monétaire international [DTS, la réserve de change du FMI, qui a permis d’apporter des liquidités à tous ses pays membres à l’été 2021]. Mais au bout du compte, ces initiatives étaient plutôt modelées sur ce que voulaient les pays développés et n’ont pas débouché sur grand-chose.

Prenons par exemple l’augmentation des DTS. Grâce à cet outil, on a pu réunir 650 milliards de dollars [620 milliards d’euros] et, sur ce montant, à peu près 30 milliards sont allés aux pays à bas revenus. C’est extrêmement peu. On avait parlé de réallouer une partie des DTS des pays riches vers les économies en développement, or cela n’a pas vraiment eu lieu. Tout ceci s’explique en partie par des contraintes institutionnelles, notamment la Banque centrale européenne (BCE) qui a considéré qu’une partie des DTS émis ne pouvaient pas être prêtés à d’autres pays car ils devaient constituer une réserve disponible à tout moment. Mais il y a aussi un problème de volonté politique et, du côté des pays du Sud, une difficulté à pointer ces contradictions et à faire des propositions alternatives.

Que suggérez-vous concrètement ?

Nous proposons la création d’un fonds de liquidité et de stabilité pour l’Afrique. Toutes les régions du monde disposent de filets de sécurité financiers, comme l’Asie avec l’Initiative de Chiang Mai [entrée en vigueur en 2010, elle permet aux pays de s’échanger des liquidités s’ils subissent, par exemple, des fuites de capitaux]. Mais ce n’est pas le cas pour le continent africain. Résultat : le premier acteur vers lequel les pays africains se tournent en cas de problème continue d’être le FMI. Or cela devient de plus en plus difficile politiquement, car même si le discours du FMI a changé, il continue d’imposer des contraintes strictes en matière de discipline budgétaire. Au Ghana par exemple, un recours au FMI est vu comme l’option nucléaire.

Nous proposons donc une solution intermédiaire avec ce fonds régional qui serait constitué avec l’appui des donateurs, ce qui lui permettrait de bénéficier d’une notation triple A. Selon nos estimations, il pourrait atteindre 60 milliards de dollars grâce à une mutualisation des fonds des pays africains, des prêts concessionnels des pays développés et une réallocation des DTS. Sa vocation serait multiple : protéger les pays exportateurs de matières premières en cas de fortes variations des prix, intervenir lors de renégociations de dettes longues et compliquées en rachetant des obligations en cash à des petits créanciers pour faciliter la restructuration, ou encore garantir une partie de l’endettement d’un pays soumis à de fortes fluctuations sur les marchés et qui n’arrive plus à émettre.

Notre analyse, c’est qu’à fondamentaux égaux, il y a une vraie différence de prix entre les obligations africaines et celles d’autres pays. Cela vient du fait que les actifs africains sont perçus comme risqués, mais c’est également dû à un manque de liquidités.

Sur la question des restructurations et de la dette, un des sujets de crispation est également le rôle de la Chine. Comment l’intégrez-vous dans vos réflexions ?

Il est vrai que le « cadre commun de restructuration de la dette » n’a pas fonctionné en grande partie à cause de la Chine. Les Chinois ont déjà procédé à des restructurations importantes par le passé, mais toujours de façon unilatérale et non coordonnée avec le Club de Paris. C’est ce qui s’est passé avec la Zambie ou l’Ethiopie [deux pays qui ont demandé à bénéficier du cadre commun] : ils semblent avoir eu peur de créer un précédent. En effet, ces deux pays ne sont pas des expositions majeures pour la Chine en termes absolus, mais toute concession pourrait donner des envies similaires à d’autres débiteurs plus importants, ainsi qu’aux créditeurs privés.

Notre approche sur ce sujet est de monter une initiative avec des think-tanks chinois afin de mieux comprendre les blocages. En organisant déjà plusieurs séminaires sur ces questions, on a pu constater qu’il y a un réel appétit à dialoguer, une envie de parler de ces sujets, même s’ils sont controversés. La Chine se rend compte qu’il y a un problème, qu’elle ne récupérera pas toutes ses créances et qu’il faut déterminer une doctrine sur les restructurations.

Source: Le Monde

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